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PROSPER JOURDAN,
ROSINE ET ROSETTE
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Ali ! blessures du c(i-iii, votre trace est anx-ro !
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ROSINE ET ROSETTE
NOUVELLE EN VERS
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1
PROSPER JOURDAN
ROSINE ET ROSETTE
NOUVELLE EN VERS
Ah t blessures du cœur, votre trace est amère '
Promptes à vous ouvrir, lentes à vous fermer
Alfbeo de Musset.
M.
PARIS
POULET-NALASSIS , LIBRAIRE-ÉDITEUR
97, Rue Richelieu, 97
1862
n .-^ w
^^5-7^.^'^. -:c
HARVARD
UNIVERSITY'
LIBRARY
APR 28 1966
.' Ut
A MADAME GEORGE SAND
•Vous savez, madame, vous qui voulez bien m'appeier
votre petit-fils, avec quel affectueux respect j'ose invo •
quer ici l'amitié que vous me portez depuis mon enfance
pour mettre sous votre protection ce petit livre.
Je vous le dédie parce que votre génie m'est sympa-
thique et parce que votre bonté m'enhardit et m'attire,
en un mot parce que je vous aime. — Comme c'est la
6 ROSINE ET ROSETTE
première fois de ma vie que j'écris une dédicace, on
m'excusera d'y avoir mis plus de cœur que d'esprit.
Voilà donc pourquoi je vous dédie cette nouvelle, et'
non par orgueil; j'en pourrais cependant sentir un bien
naturel de mettre ces vers à l'abri d'un tel nom et sous
la sauvegarde d'une amitié qui m'est si chère.
C'est pourtant un peu par égoïsme, c'est-à-dire pour
me faire bienvenir de mes lecteurs et de mes lectrices
(|ue je prends la précaution superflue de me justifier
auprès de vous. En sachant que vous m'aimez, eux.
qui vous aiment tant, ils m'aimeront peut-être un peu
aussi et, vous le savez, la sympathie est relative : lors-
qu'elle s'adresse à vous, c'est de l'admiration; en
s'adressant à moi, ce sera de l'indulgence. — J'en ai -si
grand besoin !
Prosper Jourtàn.
Ce i|ueje saisie mott», c'est mon commencemanl.
I. Racink.
"^ _ "^^.l. .
(je chant était fort long. Il n'a plus qu'une page ;
C'est fait. N'y pensons plus. Mais c'est vraiment dommage.
Maintenant n'allez pas, lecteur, le regretter;
II parait qu'il était ennuyeux à crier.
On a donc très-bien fait de l'ôter; c'est plus sage.
Mais à ce compte -là, ce n'est pas le premier
1.
10 ROSINE ET nOSETTE
Qu'il fallait supprimer, c'étaient les douze ensemble,
Car ils se valent tous à peu pris. — Il me semble
Qu'on pourrait comparer ce chapitre défunt,
Sans trop lui faire tort, à la mort de quelqu'un ;
Ceux qui restent, ma foi ! sont bien les plus à plaindre ;
C'est d'eux évidemment qu'il faut avoir pitié.
Ces pauvres survivants! c'est pour eux qu'il faut craindre.
Leur tendrez-vous la main? Leur avenir entier
Dépend de vous, madame, et de votre amitié.
Soyez-leur indulgente et dites-vous sans cesse.
Quand vous lirez ces vers, enfants de ma paresse.
Que l'auteur est bien jeune et que, le ciel l'aidant,
Il pourra faire mieux quand il sera plus grand.
R08INE ET ROSETTE 11
Tâchez d'aller au bout. ~ Ma frayeur est extrême,
Songez doncl la jeunesse a besoin d'un appui.
Soyez le mien... Et si deux vers vous ont souri,
Ne les oubliez pas; j'ai besoin que l'on m'aime.
— Je pars, sans bien savoir même où je vais aller.
Ainsi qu'un oisillon trop prompt à s'envoler
Qui tombe et, sur le sol, à chaque pas chancelle,
Mon poème embrouillé, jusqu'à son dernier chant.
S'en va tout de travers et ma muse infidèle
En se moquant de moi trébuche à chaque instant.
— vous qui me lirez! soyez meilleure qu'elle. .
— Cet exorde entendu, je commence : — D'abord
^12 ROSINE ET ROSETTE
Rosine était comtesse et se respectait fort ;
De plus, coquelte et veuve à dix-neuf ans. Ensuite,
Dire qu'elle était bien, c'est ce que vous pensez;
Dire qu'elle était mieux ne serait pas assez.
Un pied... comme la main! et la main si petite
Qu'à peine y voyait-on la place d'un baiser;
Des yeux bleus et foncés, des cils longs à friser,
Et des cheveux!... sachez — pouries dire plus vite —
Qu'ils n'étaient bruns ni blonds, avec un reflet tel
Qu'à sa vierge Âlbéenne en donna Raphaël.
— On dit : de Maison d'Albe et j'écris : Albéenne.
Ce mot-là nous manquait; je mérite un fautçull. —
ROSINE ET R03ETTE 13
Sachez donc qu'un printemps, dans sa villa d'Auteuil,
Notre Comtessina s'en fut porter un deuil
D'une tante éloignée et*de noblesse ancienne
Dont vous m'épargnerez de faire l'oraison.
A Paris, dans le monde où Rosine était reine,
De temps à autre (1) un deuil est une bonne aubaine;
Le gris est si divers 1 et le noir si bon ton I
La pâleur, aux yeux bleus donne un si doux rayon!
Puis, moitié pour poser la femme qui s'ennuie,
Moitié pour le printemps dont il faut profiter,
Parmi ses frais lilas Rose alla transporter
Ses amoureux, son luxe et sa mélancolie.
(l) Je commets ud hiatus indigne. J'aurais pu dire : De temps en temps.
Mais!... Mais!...
Il
Le soir et ses faDtâmes...
Victor Hugo.
A ceux qui u'ont pas rencontré le
regard de cette femme, je ne pourrai
jamais faire comprendre quelle était sa
puissance mystérieuse.
Georre Sand.
Il
U'est l'heure où le soleil empourpre l'horizon
De ses derniers reflets. — D'un plus tiède rayon,
Tendre comme une étreinte et doux comme un sourire,
A la terre qu'il quitte il semble vouloir dire
Adieu. ~ Telle en sa chambre, une femme, le soir,
Avant de se coucher prolonge sa toilette
18 KOSIdE ET ROSETTE
Et reste à se peigner, nonchalante et coquette,
Et, le sourire aux dents, s'attarde à son miroir :
— Telle, au déclin du jour, la nature amoureuse
Se pare et se fait belle aux rayons du couchant
Et devient tout à coup plus tendre et plus rêveuse.
Comme fait sa maltresse au départ d'un amant.
Rien ne dort à cette heure; et pourtant c'est à peine
Si Ton entend la brise au murmure pensif,
Si l'on distingue au loin le bruit d'une fontaine
Qui coule en murmurant sur le marbre massif
Ou le chant des oiseaux regagnant leur couvée.
Quel calme! différent de celui de la nuit;
ROSINE ET ROSETTE 16
Quel silence joyeux entremêlé de bruit !
Il semble, à ygir ainsi la campagne noyée
Dans ce dernier baiser d'un soleil pâlissant,
Que les cieux sont plus doux, que l'ombre est plus amie,
La brise plus riante et plus chère la vie
Et que l'amour, lui-même, en est plus caressant.
On croirait par moments, quand frémit le feuillage,
È
Voir des ombre's passer en se donnant le bras;
Évoquer leur fantôme et deviner l'image
D'un monde d'amoureux qu'on ne soupçonnait pas :
20 ROSINE ET ROSETTE
— Dante! N'était-ce pas ton couple au doux murmure
Qui passait tout à l'heure à travers ce 'massif ?
N'était-ce pas son vol dont la traînante allure
Le faisait frissonner avec un bruit plaintif?
— Lovelace sans âme et toi, pâle Clarisse,
Est-ce vous qui fuyez en frôlant les buissons ?
11 me semblait entendre à travers leurs chansons
Monter, comme un écho de ton long sacrifice,
Et mourir sur ta lèvre un soupir de regret,
Pauvre fille! Mon cœur te suivait dans ta peine
Et tandis que ton ombre indécise et sereine
M'apparut, j'ai senti que mon âme pleurait.
ROSINE ET ROSETTE 21
— Est-ce toi, dis, Manon, immortelle charmeuse ?
Est-ce ta voix joyeuse et ton rire moqueur?
Où yas-tu si légère et si peu soucieuse
De ton indigne amant qui causa ton malheur?
— Werther! est-ce toi, pauvre âme déchirée?
Viens-tu trouver ce soir ta Charlotte adorée
Au premier rendez-vous que son cœur te donnait.
Pour ce monde — où tous vont — et que nul ne connaît
— Est-ce toi qui gémis, ô frêle Desdémone,
«
Dont la plainte se mêle au chant des rameaux verts?
Hélas! ton cœur criait sous le vent des hivers
Comme fait, sous l'orage, un saule qui frissonne.
Telle une algue battue au caprice des mers...
22 ROSINE ET ROSETTE
— C'est toi, gai Roméo ? Cette fonne inquiète
Qui se penche à ton bras, est-ce ta Juliette ?
— Est-ce toi, Marion? — Dona Sol, est-ce toi?
— Rosine 1 — Cçimargo! — Belcolore au cœur froid!
Répondez... est-ce vous?... Ou votre chère image
N'est-elle que l'effet d'un bizarre mirage ?
Est-ce votre fantôme apporté par le vent.
Ainsi qu'aux nuits d'automne un las de feuille morte.
Que la bise disperse et que l'orage emporte.
Suit l'aquilon qui passe et s'arrête en un champ?
qui que vous soyez! visions passagères
Ou fantômes errant dans le jour qui pâlit,
BOSINE ET ROSETTE 23
Qu'il est doux de rêver à vos charmants mystères
Et de sentir en vous notre âme qui frémit !
Mais c'est bien vous; j'entends votre voix qui soupire,
Et vos soupirs sont doux comme un souffle de mai ;
Vous passez en silence et je vous vois sourire
Et mon âme ressent jusqu'à votre martyre
Et voltige avec vous dans cet air embaumé.
— Ainsi nôtre âme rêve à l'instant solitaire
Où le soleil soulève, à son heure dernière, •
Un coin du voile bleu que vient jeter la nuit
Comme un ange rêveur qui laisse, sur la terre.
Son manteau scintillant traîner derrière lui...
24 ROSIfïE ET ROSETTE
— Raphaël! ton pinceau l'avait-il devinée
Cette forme au contour si pur?
Ton esprit l'avait-il entrevue ou rêvée
Cette tôte, qui n'est ni brune ni cendrée,
Aux yeux plus profonds que l'azur?
— Lorsque ta Marguerite au seuil de son église,
Faust, apparut à tes yeux,
Vis-tu rien de plus beau que cette femme assise ?
Un rayon de soleil dore encor ses cheveux
Que froisse et caresse la brise.
ROSINE ET ROSETTE 25
— Arbres déjà pâlis par l'automne au front roux !
Vastes cieuxl pensives étoiles!
Oui passez éternels, les yeux flxés sur nous,
Astres muets! Témoins pour qui tout est sans voiles,
Avez- vous rien vu de si doux?
— Qui donc est cette femme? — En la voyant assise
Immobile, troublée, inquiète, les yeux
Vers le sol, on dirait la statue indécise
D'une vierge hésitante ou d'un ange amoureux
Qui lutte encore avant de renoncer aux cieux.
Ce n'est pas la douleur que sa pose rappelle;
2
26 ROSINE £T ROSETTE
Elle n'a pas l'air triste, elle a l'air inquiet.
— Elle écoute son cœur, et son cœur est muet. '
C'est donc une ombre encor?— Non, mais qui donc est-elle?
— Cette femme est Rosine et, sous ce rayon d'or,
Dans sa mélancolie, elle est plus belle encor.
Elle est charmante ainsi. Ce cadre de verdure
Rehausse encor sa grâce et lui sert de parure.
— Mais elle n'est pas seule. — Assis à quelques pas.
Un jeune homme au front triste et beau la considère
De son regard profond. Il a l'air un peu las;
On devine aisément qu'une pensée amère
A dû plisser sa lèvre hautaine; et ses yeux
ROSINE ET ROSETTE 27
S'attachent sans relâche à celle qu'il supplie,
Comme pour demander ou la mort ou la vie
A ce regard de femme errant et soucieux.
On sent que ce regard le fascine et l'attire.
Rosine, cependant, continue à rêver ;
11 semble qu'elle ait peur de ce qu'elle va dire...
. — Mais lui, d'une voix grave avec un doux sourire :
« Quel silence 1 Rosine, et qu'en dois-je augurer ?
« Ces mots que vôtre bouche hésite à murmurer
<c — Soyez franche — sont ceux que je tremble d'entendre.
« Si je l'ai deviné, pourquoi vous en défendre?
« Pourquoi rester muette et me laisser au cœur
28 ROSINE ET ROSETTE
« Un doute — plus cruel encor que sa douleur?
« Et surtout...
ROSINE
— Je sais bien ce que vous m'allez dire,
« Stello ; mais songez donc : vous me forcez ici
« D'accepter uu amant — ou de perdre un ami...
STELLO
« Rosine, écoutez -moi. Pour un homme, le pire
«< Qui lui puisse arriver quand il est amoureux,
ROSINE ET K08ETTE 29
« C'est de se voir bercer de ce mot vague et creux
« Qui, s'il n'est un mensonge, est encor un blasphème.
«< — Que me fait l'amitié de la femme que j'aime?
• J'aime! — C'est dire assez qu'il me faut votre corps,
i< Vos larmes, vos baisers, votre âme tout entière !
€# Et' vous allez m'offrir une telle misère?.,.
«« Appelez vos laquais pour me jeter dehors.
« Soyez plus charitable en étant plus altière.
« Avouez-moi plutôt que je vous fais horreur
« Et que vous m'exécrez, que mon amour vous blesse..
«< Mais ne me plongez pas ce poignard dans le cœur
« D'avoir encor pitié de moi dans mon malheur. .
il.
30 ROSINE ET ROSETTE
ROSINE
« Vous me comprenez mal et j'en ai, de tristesse,
«« Failli pleurer, Stello.
STELLO
— Maudite ma tendresse
« Qui fait naître une larme en un regard si doux !
« ma reine 1 Ohl pardon !...
ROSINE (souriant)
— Vous passez à l'extrême ;
« Ne soyez point trop tendre après ce grand courroux.
ROSINE ET ROSETTE 31
« Vous aimé-je en ami ? Je Tignore moi-même.
ce N'ayant jamais aimé, sais-je si je vous aime?
STELLO
« Non, vous ne m'aimez pas.
ROSLNE
— Je le crois comme vous,
« C'est vrai. — Car je sens bien qu'un jour, s'il se réveille,
« Mon cœur, qu'on ditabsent— qui, peut-être, sommeille
« En attendant son heure — inondera mes sens
« Gomme un torrent sans frein qui renverse ou qui brise;
« Ou qu'il m'envahira dans une ardente crise
32 ROSINE ET ROSETTE
« Comme un feu souterrain comprimé trop longtemps.
« Certes, l'émotion que votre aveu me cause
« Est bien loin de cela, pour être de l'amour,
« Mais, ce que vous étiez pour moi jusqu'à ce jour,]
« Je ne m'en rends pas compte et n'en sais autre chose
« Que le vague plaisir que j'avais de vous voir.
#
« Votre voix m'était douce et j'aimais à l'entendre ;
« Je vous aimais enfin, à quoi bon m'en défendre?
« J'étais heureuse en vous attendant chaqlie soir.
« M'étiez-vous un ami ?. . . — Vous m'étiez plus, peut-être . . .
« — Et jusqu'ici, Stello, si j'ai, sans le vouloir,
« En vous aimant ainsi fait grandir votre espoir,
« Vous en avez le droit, vous pouvez méconnaître
•
ROSINE ET ROSETTE 33
« Un tel nom. — Mais, du moins, laissez-moi regretter
«< De ne point avoir su tous le faire accepter... »
Ainsi; lorsqu'au ciel bleu les étoiles parurent,
Leurs voix s'entremêlaient comme un faible murmure ;
Tous deux parlaient encore — il faisait déjà nuit —
Oubliant le destin devant cette nature, •.
Témoin de leur tristesse...
. . Et quand Stcllo partit,
Son front cherchait en vain la fraîcheur passagère;
34 ROSINE ET ROSETTE
11 marchait au hasard et d'un pas inégal.
Une larme insondable errait sur sa paupière ;
Il emportait au cœur une blessure amère...
- La comtesse en pleura, dit- on, jusqu'à son bal.
III 1
4
Alfred dk Musset.
Amour ! Fléau du moude, exécrable folie !
Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie
Quand, par tant d'autres nœuds, tu tiens fa la douleur :
Si jamais, par les yeux d'une femme sans cœur,
Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'âme, fl*
Ainsi que d'une plaie on arrache une lame, 'r
Plutôt que, comme un lâche, on me voie en souffrir, JJ
Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir. 2
>m
!
n
m
îbi vous avez connu la mine la plus flère,
Le bras le plus vaillant et le plus noble cœur,
Le cœur le plus aimant qui fût jamais sur terre ;
Vous connaissez Stello. — Libertin et rêveur,
Tenace comme un roc et doux comme une fille,
Il avait les défauts d'un bon fils de famille
(«1
(I.
4l'
I
:tf ROSINE ET ROSETTE
t
Et ce rare bonheur de compter à la fois
Les solides yertus des héros d*autrelois.
II ayait de bonne heure appris Texpérience
— Son père, Dieu merci I Tayant, dès son enfance.
Laissé maître de lui comme on l'est à yingt ans;
— Ce qui fit qu'il connut la Tîe ayant le temps.
Avec ses Tingt-deux ans, il pensait comme à trente
Et s'ennuyait de tout sans que rien le tourmente
— Jusqu'à ce que son cœur se fit prendre un beau jour
A ce jeu si cruel et si vieux de l'amour. —
Au reste, sa fortune égalait sa noblesse.
Hien ne vint donc, durant le cours de sa jeunesse,
Entraver sa nature ou gêner son instinct;
•ROSINE ET ROSETTK 39
Il grandit librement, au gré de son destin.
Ce qu'il était resté Dieu l'avait voulu faire.
Tel il était sorti du ventre de sa mère,
Tel nous le retrouvons au jour de ce récit.
— Et ce qu'il en advint depuis lors, le voici :
Avec de pareils dons que lui fit la nature,
Je vous laisse à penser — sans compter sa figure —
Si Stello dans le monde eut bientôt de< amis.
Heureusement pour lui, la chose la plus sûre,
Il savait qu'ici-bas, c'est le pouvoir acquis
Sur soi-même — et depuis qu'il marchait dans la vie,
11 avait assez vu comme le monde oublie
W ROSINE ET ROSETTE
Pour s'en faire une rèjrle — et faisait peu de cas
De tout ce qui n'était ni son cœur, ni son bras.
Pourtant, depuis trois mois qu'il connaissait Rosine,
Ceux qui voyaient Stello le trouvaient bien cliangé.
Il avait doucement senti dans sa poitrine
Grandir un sentiment qui l'avait dominé.
Ce n'était plus alors cet enfant débauché
Que les fous de son bord se vantaient de connaître ;
Ce n'était pas non plus — tant l'amour nous pénètre!
Le Stello d'autrefois incrédule et lassé.
Tout le monde savait qu'il aimait la comtesse.
Aussi bien savait-on à cette enchanteresse
ROSINE ET ROSETTE il
Sous sa gorge de marbre un cœur nou moins marbre.
Ses amis — les meilleurs — l'en avaient détourné ;
Mais, soit que ce grand cœur eût trouvé sa faiblesse,
Soit qu'il y vit du sort un ordre impérieux,
11 garda sa chimère et ne l'aima que mieux.
— C'est une chose étrauge-et bien inexplicable
Que ce bizarre aimant qui, d'un être vivant,
Fait l'ombre d'une femme et, comme dans la fable,
Attèle au même joug un couple différent.
42 ROSINE ET ROSETTE
Quel mystère inouï, quel sort inexorable
Jette au hasard deux cœurs dans un même courant ?
Qui donc l'esprit boiteux qui fait ces injustices ?
Est-ce un mauvais génie, ami des maléfices,
S'acharnant à ce jeu de mortelles douleurs ?
Si le Dieu, qui, du moins, préside à ces caprices,
Daignait, dans ses cruels et lâches sacrifices.
Ne se faire immoler que de vulgaires cœurs !...
Encor si sa fatale et maudite puissance,
Sans chercher ici -bas les fronts qu'elle a marqués,
Se contentait de prendre avec indifférence,
Aussi bien ceux qui n'ont noblesse de naissance
ROSINE ET ROSETTE 43
Ni noblesse de cœur, pour ses festins blasés !...
Mais non .. Il semble même, 6 misère inouïe!
Que les prédestinés à cette mort sans fln
Portent une auréole et que, dans cette vie,
Un ange les reprend quand la mort les oublie
— Envoyé de malheur 1 — C'est l'éternel destin,
Hélas ! — Le feu du ciel, né des fureurs sublimes,
M'a menacé jamais que les plus hautes cimes ;
Plus l'arbre est élevé, plus il craint l'aquilon...
— La douleur est sur terre et choisit ses victimes
Parmi ceux dont le sceau du génie est au front.
44 RUSINE ET ROSETTE
— Ils avaient donc raison, tous, avec leur morale.
Et notre fier Stello, malgré son beau front pâle,
Sa belle âme et son nom, partait, le cœur brisé...
On prétend qu'il avait juré d'être vengé.
— Quoi qu'il en soit, deux jours après cette soirée
Oui décida son sort — la dernière pour lui —
De laquelle il sortit l'âme désespérée,
9
Seul désormais — errant au hasard dans la nuit —
Stello quittait Paris...
IV
Amour ! tu perdis Troie!
La Fontaine.
3.
IV
ijui sait ce que peut faire
De ravages sans borne et de taches sans nom,
Dans un cœur yierge encor, plein d'un amour profond,
Le souvenir mortel d'une horrible misère ?
Qui sait dans quelle nuit, dans quel abîme obscur
Va se perdre à jamais une âme désolée ?
48 ROSINE ET ROSETTE
Qui sait quel lupanar — qui sait quel antre impur
Attend le désespoir au sortir d'une allée
Pour lui souffler au corps une vengeance usée ?
Qui connaîtra jamais de quel rude sillon
Se creuse un cœur atteint d'une telle torture
Et quel venin terrible en greffe la morsure
Sur le cœur le plus noble ou le plus noble front ?
Qui connaîtra Jamais — quand l'amour le renie —
Où va le malheureux, en se frappant le cœur,
Prostituer l'amour dont il faisait sa vie
Et, blasphémant son Dieu, son âme et son génie,
*
Rire lugubrement de sa propre douleur ?
ROSINE ET ROSETTE 49
— L'amour, le grand amour est c& baume suprême
Ou'à ses derniers soupirs on verse au moribond :
Il va mordre en plein cœur celte chair déjà blême,
L'homme peut nailre encor de sa soufl'rance même.
Mais s'il succombe, alors le baume le corrompt.
i
La lune était sereiue et juuaitsur lesfluts...
VicTOB Hugo.
.... L'orgie écbevelée. . .
Tous LES KOMANCICftS,
Tous LES POÈTES.
Regarde, ô Oaliiali : la tombe où tu le mets.
Th. de Banville.
«.
JLia lune était limpide. Alger, la blanche ville,
Depuis longtemps déjà dormait profondément ;
Et depuis la Casbah jusqu'à la mer tranquille
On n'eût pas entendu le mulet d'un Kabyle,
Ni vu glisser aux murs le manteau d'un amant.
Ôi ROSINE ET ROSETTE
La nuit splendide et calme étalait ses étoiles
Sur sa coupe d'azur : ûd eût dit qu'au ciel bleu,
Par ces milliers de trous dans les plis de ces voiles,
La terre eût entrevu les domaines de Dieu.
La rue était sans bruit. La plage solitaire,
Sous l'écume d'argent que fait la vague amère,
Berçait dans les échos son chant triste et rêveur.
Pas un oiseau de nuit sur le rivage en pleur.
Nulle voix n'animait la muette mosquée.
Pas même un frôlement de mauresque masquée
Gagnant quelque ruelle étroite et désertée :
Le port semblait une ombre et la ville un tombeau.
ROSINE ET ROSETTE 5.)
— Cependant, à travers le^unnure de l'eau
Se mêlait par moments, pour l'oreille attentive,
^Un plus étrange accent que la brise plaintive
Qui, sur ces bords, le soir, incline l'oranger ;
Plus sourd que le fracas des lames sur la grève
Et pareil à ces cris que l'on n'entend qu'en rêve
Dans les folles terreurs d'un sommeil mensonger.
On 'eût dit comme un ch'œur de voix incohérentes.
Comme un lointain concert de plaintes discordantes
Où des éclats de rire étouifaient des sanglots ;
Dont le. vent emportait les notes turbulentes
50 ROSINE ET ROSETTE
Et (|u'un écho mourant apportait par lambeaux.
— Parfois tout se taisait. — D*une voix plus égaie,
Qu'on entendait à peine, une femme chantait
Quelque libre refrain que la bande écoutait. —
Puis le chœur reprenait sa folle bacchanale
Gomme fait, dans la nuit, une troupe infernale
Qui tantôt meurt dans l'ombre et qui tantôt renaît.
— Six mois sont écoulés... Du passé, plus de trace
Qu'un chant mystérieux dans les échos platntifs...
C'est une nuit d'orgie à se voiler la face >
Le vin répand l'ivresse et les amours lascifs...
ROSINE ET ROSETTE 57
STELl.O
« .... Qui parle da passé ?... La peste du trappiste
« Qui vient gémir ici... — Georgetle, mon cher cœur,
« Tu me laisses mourir de soif... Maudit chanteur !
«< C'est à lui qu'est la faute avec sa chanson triste
m
€€ Comme un souper sans femme ... Au diable l'aubergiste !
« Heureux celui qui dort quand il est gris ! — D'honneur,
« Quiconque a le vin triste est un méchant buveur...
« Hors d'ici les regrets et la mélancolie !
«< Je veux boire ce soir à tout ce qui s'oublie,
« Aux fl lies — au bon vin — à l'homme — au monde entier I
«« A la littérature !... A la gendarmerie !...
j
58 HOSINE ET ROSETTE
« — Boirons-nous à l'amour?... Mais l'amour fait pitié ;
« On abuse du mot — c'est une maladie...
« A la santé de ceux qui croyaient à l'amour l...
(Il chante avec le olioBur et B'accoropagae en
faisant sonner sa bourse dans sa main : )
• Non ' Non !
» Non ! Non !
Voilà ce (|u'ain)e Margot... «
« Par Bacchus ivre -mort ! c'est une pauvre espèce
« Que ces malheureux-là qui s'en vont nuit et jour
« Dans le creux des échos déclamant leur tristesse..
« — L'amour, môme au théâtre, est un moyen usé...
« D'abord c'est mélodrame...
ROSINE ET ROSEirE 59
GEORGETTE (élevant sou vorre )
— A toi, mon adoré.
STELLO
« — Ma belle, cela vaut un baiser... — Que je meure
« Si je n'ai pas vidé dix flacons tout à l'iieure !...
« Ventre et boyaux î jamais je n'eus tant de gaîté...
« I.es murs sont à l'envers... ba! ha I la belle danse !
« Vous avez tous la tôte en bas... les pieds en l'air...
« Morbleu ! c'est évident, je sais ce que j'avance ;
m Le premier qui dira que je n'y vois pas clair...
« Dieu ! que j'ai soifl... Messieurs, je bois à l'hymcnée !
60 ROSINE ET ROSETTE
« Je deviens vertueux quand il est si matin.
« ..Ma, corpo di Baccho! mon verre est encor plein?...
m
(H boit )
« A boire !... j'ai dans l'âme une joie insensée...
« Décidément, l'homme est un piteux mannequin...
« Que je voudrais avoir le ventre de Silène !
« Je boirais un tonneau, ce soir, tout d'une haleine, —
« Georgette... je suis gris, mon cœur, en vérité 1...
« Au dialfle les soupirs.l... — Vive la volupté 1
« Du vin ! je meurs de soif.. . — Allons, la courtisane,
« Chante-nous le refrain d'une chanson profane ;
« Chante nos vins de France et nos amours perdus î...
« Les seins nus, et debout ! seule, au milieu du groupe !
ROSINE ET ROSETTE 61
:* Silence l La bacchante a tordu ses bras nus ;
« Sa lèvre brille encor des rubis de la coupe.
CHANSON DE GEORGETTE
« Vivent le vin! les nuils d'ivresse!
Vivent la table et la beauté !
Vrai Dieu ! la vie enchanteresse
C'est le plaisir et la paresse!
Rien n'est vrai, hors la volupté I
« Vive l'amour des courtisanes I
L'amour qui s'obtient sans effort.
4
62 ROSINE ET ROSETTE
Vivent les feux de ces sultanes,
Les baisers sur les ottomanes
Quand le vin ruisselle avec l'or!
« Malheur aux femmes de ce monde !
Honte à ces bégueules sans cœur !
leur métier de vertu profonde
Est encor cent fois plus immonde
Que notre métier d'impudeur.
« A nous leurs maris et leurs frères!
Nous autres, les filles sans nom,
Nos calèches sont plus légères;
ROSINE ET ROSETTE 63
Et leurs fils boivent dans nos verres
Pour nous venger de leur affront.
« Vive la clarté des bougies !
Vivent la débauche et le bruit !
Gomme les lèvres sont rougies !
Les yeux pâlis par les orgies
Ne brillent plus qu'après minuit.
« D'ailleurs, nous sommes les plus belles,
Et, partout, c'est nous qui trônons;
C'est pour nous qu'ils sont infidèles,
64
ROSINE ET ROSETTE
AJais ils ne valent pas mieux qu'elles
Ces beaux fils que nous ruinons.
« Oui, votre sottise est étrange,
Car vous nous faites les yeux doux
Et nous méprisez en échange;
Mais vous nous traînez dans la fange
Sans pouvoir vous passer de nous.
« A nous vos jeunesses rendues,
Vos bijoux, vos chevaux de prix!
Vos amours, vos santés perdues,
ROSINE ET ROSETTE 65
A nous, à nous, filles Tendues!
Pour nous venger de vos mépris...
« Vive l'atmosphère étouffante
Qui se répand dans un festin I
Puisque c'est le vin que je chante ;
Plus la chaleur est accablante,
Meilleur encore en est le vin !
« Vivent le vin ! les nuits d'ivresse!
Vive la tahle et la beauté I
Vrai Dieu! la vie enchanteresse
4.
66 HOSINE ET ROSETTE
C'est le plaisir et la paresse!
Rien n'est vrai, hors'la volupté ! »
LE CHOEUR
— Ta chanson a menti, Georgette.
C'est immoral!...
GEORGETTE
Dieu! qu'il esthète!
Allez audiahle!...
ROSINE ET ROSETTE 67
LE CHOEITR
Au diable? bon,
J'y suis. Le trajet n'esfpas long.
Vive Dieu! L'enfer est en fête...
— Ma foi! le Bourgogne a du bon,
Ma voisine dort comme un plomb;
Tout ce vm me porte à. la tête...
Vive le Diable et le Mâcou î...
— Vive Georgette!... — Et sa chanson!*..
— Georgette a lu de Mauvais livres :
L'auteur I...
B8 ROSINE ET ROSETTE
STELLO
— C'est moi... vous êtes ivres...
(Il roule de sa chaise. i
LE CHOEUR
« Hurrah ! — hé ! — holà ! — ho 1 — bravo !
« — Silence!... en triomphe Stello!
» — 11 faut le coucher sur la table...
« Parle donc !... as-tu soif?... Que diable !
« 11 ne fait pas un mouvement...
« Salut I c'est le roi de la fête!
ROSINE ET ROSETTE 69
» Monte à côté du roi, Georgette,
« Et verse à boire à ton amant... »
Telle dans la campagne, à cette beure attardée,
L'orgie osait troubler le silence des bois.
La maison d'où partaient ces cris et cette voix
Etait celle ou Stello, cette même soirée,
Sur la an d'un souper se trouvait ivro-mort.
— Ainsi que l'avait dit un ami cbaritable.
Sans qu'il pût dire un mot, ni faire un seul effort.
On l'avait de son long étendu sur la table
70 ROSINE ET KOSETTE
Et le seigneur des lieux trônait sans sourciller,
Les pieds dans les débris d'un salmis de faisane
Tandis qu'un jambon d'York lui servait d'oreiller.
Auprès de lui, debout, la belle courtisane
— Georgette — la bacchante au front échevelé,
La lèvre en feu, les yeux brillants de volupté,
Laissant voir son beau sein qui s'abaisse et qui monte.
Ivre de bruit, de vin, de plaisir et de honte,
Achevant le refrain qu'elle avait commencé.
Lui versait de son haut un flacon sur la tête.
Cependant qu'autour d'eux le reste de la fête,
Sans cesse redoublant son tapage effréné.
Avec des cris de joie, au comble de l'ivresse,
ROSINE ET ROSETTE 71
Dansait — criait — hurlait — et dans son allégresse,
Près de tomber aussi, semblait plus acharné...
Stello, lui, l'œil éteint, le visage livide,
Ses cheveux inondés et collés par le vin,
Son beau col débraillé dans sa chemise humide,
Plus pâle que jamais sous la clarté morbide
Des lustres que déjà pâlissait le matin.
Laissait pendre ses bras comme une masse inerte.
Ah ! si Rosine alors, par une porte ouverte,
Avait pu contempler ce spectacle navrant 1
Devant cette misère et cet abaissement,
72 ROSINE ET ROSETTE
Devant ce regard morne et cette indifférence ;
En songeant qu'elle avait d'une vaine espérance
Bercé ce cœur qu'ensuite elle avait déchiré;
En songeant qu'elle seule avait désespéré
Celui (fui cherchait là l'oubli de sa souffrance
Et qu'à peine, aujourd'hui, son œil reconnaîtrait ;
En retrouvant ainsi cette riche nature
Où la pâle débauche imprimait sa souillure ;
— Aurait-elle pleuré de ce qu'elle avait fait?...
VI
Il était comme nn arbre en proie h la cognée...
Victor Hugo.
Hasard, providence ou fatalité : cet
homme avait sous le pied une croix...
EuGÈTiB Sue.
Dix ans passez qu'Amour, un beau matin,
Me vinst monstrantprintanuières fleurettes:
Là, se prit-il, aorncz vostre sein,
Et ce disant, Violiers et Rozettes
Dezjà vermeilles, avecque blancq Muguet,
Me rejectoit, à tant que ma corsière
En estoit pleine, et mou cœur en pasmoit,
Car saprez bien que ce doulx primaveire
Estoit un bel et cher jouvencellet
Sy, tremblottante et détournant mes yeulx :
— Neuny, disoye-je; — Ah ! ne serez desceûe.
Reprit Amour, et soudain k ma veûe
Va remonstrant un Laurier merveilleux !
— Mieux vault, lui dis-je, estre sage que Revue j
Ains, me sentis-je allanguir et troubler,
Diane faillit... et comprendrez sans peyne
Duquel matin je prétends reparler.
DiA?(E DE Poitiers (à François).
(I
<
VI
Depuis tantôt six mois qu'il menait cette vie.
Cherchant en vain l'oubli qu'il ne pouvait trouver,
Après avoir couru, par toute l'Italie,
Suivi du train royal d'un prince qui s'ennuie,
Un soir notre héros débarqua dans Alger.
Son luxe pouvait seul égaler sa folie
Et, pour le coup, Stello se ruinait bel et bien.
7b ROSINE ET ROSETTE
Les faciles amis qu'il traînait à sa suite
Prévoyaient, sans aller ni plus loin, ni plus vite.
Que leur hôte, en deux ans, mangerait tout son bien.
Lui-même il le savait et glissait de plus belle
Sur la pente où le désespoir l'avait conduit.
Il disait seulement — sa ruine vînt-elle —
Qu'il partirait avant qu'on n'en sut la nouvelle
Et, dès lors, qu'on n'entendrait plus parler de lui.
Pour le moment Stello, sans souci de la vie,
Menait un train de prince en son château à!Hydra.
C'est là que nous l'avons, par une nuit d'orgie,
Retrouvé, s'affolant en noble compagnie,
Fort épris de Georgolte et gris comme un soldat...
ROSINE ET ROSETTE
— dédale du cœur, labyrinthe plein d'ombre î
Mystère de l'amour — ô palais î — ô décombre !
Qui de nous a jamais sondé ta profondeur?
Ceux qui l'ont voulu faire en sont morts de douleur
Sans avoir vu la fin de tes détours sans nombre.
Si basse est donc ta voûte et ton chemin si sombre?
Que, parmi tant de fronts que ton air a flétris,
Les plus hautains soient ceux qui sont lesplus meurtris.
Est-il vrai qu'ici-bas il n'est de grands poètes
Que ceux qui n'ont chanté dans leur divin concert
Et pleuré dans le vent de leurs nuits inquiètes
Que leurs sanglots réels et que leurs propres fêtes,
78 ROSINK ET ROSETTE
Et que l'on n'est si grand que pour avoir souffert?
— Se peut- il donc, mon Dieu, que l'amour d'une femme
— Une misère — un rien — un caprice écouté
Jette, ainsi qu'une tête au tranchant d'une lame,
Notre cœur dans la boue et qu'il creuse en notre âme
Tne plaie où se va perdant l'éteniité!...
Ce pâle libertin, ce masque à l'œil stupide
Qui regarde sans voir, ce fantôme livide,
Ce cadavre vivaut — le reconnaissez- vous?
— Cène peut-être lui... C'est un autre... Il se lève:
Non, ce n'est point Stello qui gisait là-dessous...
C'est une ombre sans os, comme on en voit en rêve.
ROSINE ET ROSETTE 79
«
Mieux vaudrait, si c'est lui, l'avoir percé d'un glaive
Et jeté ses lambeaux aux fanges des égoùts!...
Gircé se vanterait de sa métamorphose !
Ce ne peut être lui. — C'est une horrible chose.
Cependant, que de voir un aussi jeune front
Pâle et déjà courbé sous cet immonde affront.
— C'était pourtant bien lui, cet enfant qui, la veille,
Capable de tout bien comme de tout honneur,
Osait parler d'amour et croyait au bonheur.
— Telle on voit, dans les champs, une féconde treille
S'embellir appuyée au flanc d'un chêne altier :
*» RU^1^E ET ROSETTE
Mais on joor, l'arbre tombe et la Tigne, en souiTrance,
Ployant sous le fardeau de sa propre abondance,
Se mêle dans la boue aux pierres du sentier.
m
— Tant qu'il avait gardé ((uelque faible espérance
D être aimé de Rosine, il sentait cet amour
• Vivre dans sa poitrine et grandir en son âme
Et, conmie un acier pur s'endurcit à la flamme,
Sa nature, en aimant, s'élevait chaque jour,
— Mais, une fois ce charme arraché de sa vie,
Une fois qu'il eût vu la dernière lueur
Qui lui montrât le ciel, s'éteindre dans son cœur.
Alors il lui sembla, dans sa fierté meurtrie,
Que ce monde, après tout, n'est qu'une comédie
ROSINE ET ROSETTE 81
Infâme et désolante, et que c'est un malheur
Pour tout homme, ici-bas, d'èlre un homme d honneur.
... Lors, mesurant l'abîme, il comprit sa détresse ;
Et son cœur retomba d'autant plus désolé
Qu'il s'était élevé plus haut dans sa tendresse
Pour suivre en souriant son fantôme envolé.
- C'est ainsi que l'on voit, dans le soir étoile,
Un nuage qui passe emprunter un visage
Dont notre œil se complaît à suivre le mirage;
Et qu'enfin, quand la brise en disperse Timage,
Réveillé tout à coup de ce rêve enchanté.
Notre cœur se débat dans la réalité...
— Grandi par son amour, c'est par lui qu'il s'abaisse l
5.
82 ROSINE ET ROSETTE
Plus vaillant fut Stello, plus morne est sa faiblesse !
Tout ce (\n\ l'cCitfait grand se tourne contre lui,
Et c'est son propre cœur gui le tue aujourd'hui.
C'était bien lui. — Son caur tressaillait en lui-même.
En vain il refoulait par un efTort suprême
Ses larmes et ses cris dans sa poitrine en pleur ;
En vain il affectait une froide ironie;
En vain dans la débauche il consumait sa vie;
En vain, pour le tuer, il reniait son cœur :
Son cœur n'était pas mort. — Grandi par sa souffrance.
Pendant les nuits d'ivresse et de pâles excès,
Sous son masque de marbre il pleurait en sile?ice...
ROSmE ET ROSETTE 83
Mais, sitôt qu'il sortait de son sommeil épais
Stello sentait en lui sa terrible morsure
Et, plus vivace encore après sa flétrissure,
De son ancien amour l'éternelle torture
Se réveillait alors, plus rude que jamais...
... Quelquefois^ cependant, sa puissante nature
Reprenait le dessus. Il redevenait lui.
Alors il se disait qu'ici bas, rien ne dure
Et, se trouvant plus calme, il croyait à l'oubli.
— Ces jours-là, fatigué de sa dernière orgie,
Las de son monde et las de sa banale vie,
Pour errer librement et rêver sans témoin
«
84 ROSINE ET ROSETTE
Il partait à cheval et s'en allait au loin,
Marchant à l'aventure — et laissant sa pensée
Lui retracer tont bas sa jeunesse effacée,
Conduit par son murmure et bercé par son chant...
— Souvenirs qui vivez dans notre âme endormie,
Charme mystérieux ! votre mélancolie,
Doù vient-elle? Et que veut son murmure enivrant?
— Par un de ces jours-là, seul, comme à l'ordinaire,
Stello longeait la mer et se laissait, aller
A ce calme complet où la nature entière,
Sous ces ardents climats, semble se dévoiler.
ROSINE ET ROSETTE 85
C'était en pleine automne. — On eût dit que la terre
Eût caché, ce jour-là, le soleil dans son flanc,
Tant le sol était tiède et le jour caressant !
— Il s'enivrait. — Pour lui, c'était un nouveau monde
Que ses yeux saluaient pour la première fois.
Tout s'était effacé : ses rêves d'autrefois,
Sa fièvre, ses sanglots, sa misère profonde...
Tout ! jusqu'à son amour, jusqu'à l'ivresse immonde,
Jusqu'à son nom — jusqu'à ses yeux — jusqu'à sa voix...
Son cœur était vivant! — Il sentait sa jeunesse
Se soulever en lui sous le souflle divin
Qui passait dans son âme et, comme une ombre épaisse.
Les cendres du passé s'envoler de son sein.
86 ROSINE ET fiOSETTE
Sou cœur était vivant ! — Il aimait la nature,
lise berçait au cliant de l'onde qui murmure
Et comprenait le Monde en regardant les cieux.
Il lui semblait entendre une voix inconnue
Dont le timbre, dans l'air, chantait sa bienvenue
Et volait sur ses pas, oiseau mystérieux.
Son cœur était vivant!...
Quand il vit la campagne
Se teindre à l'horizon de la pâleur du soir,
Quand il vit le soleil pencher sur la montagne
Qui se dressait déjà comme un fantôme noir.
Alors il s'aperçut qu'une grande distance
i
ROSINE ET ROSETTE 87
Le séparait d'Alger qu'il ne pouvait plus voir.
... Nul bruit au loin... Le flot troublait seul le silence.
Il tourna son cheval pour mieux s'orienter
Et vit, dans un rayon lointain, se dessiner
Sidi-Ferruch, ainsi qu'un fll sur la mer bleue;
Il tourna de rechef et gravit le coteau :
Le Tombeau de la Reine au loin — à droite, l'eau —
A gauche, Coleah la Sainte; un quart de lieue
Le séparait alors de ce fond sans pareil
Où s'endort Bou-Smaël au couchant du soleil.
— Stello prit le parti d'y coucher à l'auberge.
88 , ROSINE ET ROSETTE
... Un quarl-d'heure plus tard il était attablé
— Hôlel de la Panthère — aspirant l'air salé
Que fraîchissait le soir et qu'exhalait la berge
... — En lace, à la fenêtre, une enfant de seize ans
Le regardait dîner. Elle était blonde et blanche :
Blonde — comme Rosine — ayant ses traits charmants.
Appuyant sur sa main sa tête gui se penche
Et laissant son travail pendre sur ses genoux,
Rêveuse dans sa pose et comme subjuguée, #
Elle considérait Stello d'un œil si doux
Qu'il n'est douceur au monde à s'en faire une idée.
ROSINE ET ROSETTE 89
— Raphaël l'eût conçue et Greuze l'a rêvée. ~
Quel mystère insondable elle avait dans les yeux !
Dans le pays, chacun se la rappelle encore,
Moins doux que ses regards sont les feux de l'aurore;
Moins profonde est la mer et moins purs sont les cieux.
— Providence ou hasard — quel destin, '^sur ces plages,
Resservait cette perle au souffle des orages? —
Au village on disait qu'elle riait toujours
Et qu'un auge habitait son âme. — De nos jours
Il faut aller si loin trouver telle sornette I —
Quoi qu'il en soit, un ange a de moins purs contours.
Du nom comme des traits, ressemblancecomplète :
Elle se nommait Rose — on l'appelait Rosette.
90
ROSINE ET ROSETTE
— Quaud la fatalité nous trace le chemiû,
Insensé qui s'agite et croit fuir son destin.
— Rose le contemplait toujours, tendre et plus belle.
Pourquoi ce long regard attaché sur le sien?
Pourquoi cette rougeur sur cç front de pucelle ?
Pourquoi ce flot d'amour qui bouillonnait en elle
Alors que cette enfant même n'en savait rien ?
— Qui l'approfondira, cet éternel mystère ?
Chaîne d'anneaux perdus qu'on retrouve plus tard
Pêle-mêle enlacés, renoués au hasard
Pour se briser encore... — El quelle chaîne anière.
Qui brise, en se rompant, les cœurs qu'elle resserre!
ROSINE ET ROSETTE 91
Le fait est que Stello pâlit horriblement
LiOrsqu'en leyant les yeux il vit ce front charmant,
— Se croyant le jouet de quelque mauvais ange. —
Leurs yeux s'étaient croisés d'un si rapide échange
Que son verre faillit échapper de sa main...
Mais lui — se reprenant — d'un mouvement soudain,
Il le vida d'un trait avec un rire étrange.
— Tous deux s'étaient aimés quand revint le matin.
vu
Des célestes balcons, les Dieux penchés sur nous,
SuufQeront moins de brise et des zéphyrs plus doux
A. Barbier.
Il était jeune et beau !
Elle était jeune et belle!
Complainte populaire.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines ..
La Fontaine.
vil
vJù sont-ils?... — Le Méandre est parti pour la France...
Le flot, (le son sillage, a gardé la nuance
Dont la nacre s'efface. On peut encor le voir
Au tournant des rochers... « Adieu climats étranges
« Où j'ai souffert!... Adieu golfe aux mourantes franges
96 B091NE ET ROSETTE
« i)\\e l'aube diamante et qu'argenté le soir!
c^ Je ne vous verrai plus, beaux lieux de ma souffrance,
«
« Bords témoins de ma honte et de mon désespoir...»
...Il glisse, il fuit toujours. L'onde qui le balance
N'a jamais au soleil étalé plus d'azur.
Adieu 1 Stello — Rosette — Espérance ! Espérance i
Enfants! la vie est longue et l'horizon si pur...
— L horizon peut trahir et la mort nous surprendre. —
Sur la proue appuyés, seuls et silencieux,
Deux jeunes gens sondaient cette mer et ces cieux
Qu'ils quittaient pour jamais — ne pouvant se défendre
D'une tristesse éparse à travers leur bonheur.
ROSINE ET ROSETTE 79
— Les passagers voyant deux âmes tant unies,
Se racontaient tout bas qu'après mille folies
De débauche et de luxe, il s'était pris de cœur
Pour elle qu'il avait enlevée et ravie,
Et qii*il s'en revenait avec elle à Paris
Pour fuir les lieux témoins de son ancienne vie,
De SOS jours sans ardeur plus pâles quesesnuils...
fi
VIII
Ce qui doit arriver arrivera.
Proverbe iiRABE.
Il ne faut pas jouer avec le feu.
Proverbe.
Vlll
X ar quels détours secrets le hasard qui nous mène
Ne peut-il nous conduire à son but ignoré?
Par quel fatal pouvoir l'homme est-il condamné
A suivre malgré lui le destin qui l'entraîne?
Tel recherche la mort qui ne la trouve pas.
Tel autre la redoute et s'attache à la* vie
6.
102 ROSINE ET ROSEITE
Qui, laissant à moidé sa tâclic inaccomplie,
Plein d'espoir et d'amour, vole vers le (repas.
— Spectre aveugle, ô Destin! ce monde est ton esclave.
Insensé qui te fuit! Malheur à qui te brave!
vieillard entêté qui nous tiens dans ta main,
Quel grief as-tu donc contre le genre humain
Pour que le Tout- Puissant — protégeant ta vengeance -
4
Ait pu l'abandonner à ta lâche puissance?...
Muse! prends le deuil! pars et retiens tes chants
Loin de ces souvenirs que ma piuuie soulève.
Mou âme se reporte à de cruels instants.
— Triste récit! — iPourquoi faut il que je t'achève ?
ROSINE ET ROSETTE 103
Pour mes vers désormais il n'est glus de printemps;
Ni les parfums du soir, ni les bruits de la grève
Ne se mêleront plus à mes tristes accents...
— Jeunes, libres tous deux, souriant à la vie,
Rosette et son amant s'aimaient à la folie,
Et tenaient leurs amours pour uniques soucis,
S inquiétant fort peu du reste; et l'babitude
Qu'avait prise SteUo, dès qu'il fut à Paris,
De n'amener cliez lui pas un de ses amis
Fit que rien ne troublait leur chère solitude.
Us vivaient donc heureux autant qu'il est permis.
104 ROSINE ET ROSETTE
Mais combien ce bonheur fut de courte durée !
Comme ils étaient comptés ces beaux jours ! - Destinée!
Destinée impassible I Oh ! sombre lendemain
Que suspendait sur eux ton immuable main!
M 'as -tu donc dans le cœur de pitié ni de honte
Qui te puisse émouvoir? Et n'est- il ici-bas
Nul qui puisse espérer en te tendant les bras
Que sa prière, au moins, te peut rendre moins prompte?..
— Malgré qu'il l'eût voulu, Stello ne pouvait pas
Fuir le monde — et partant, y faisait bonne mine.
Engagé qu'il était par son ancien éclat. —
ROSINE ET ROSETTE 105
Le brait de son retour fut, comme on Timagine,
Un grand événement dont tout Paris parla.
On médit bien un peu — mon lecteur le devine —
Cependant tout était pour le mieux jusque-là.
Mais bêlas! quel bonbeur jamais ne s*envola?...
— Insensés qu'ils étaient ! — Ab I frémissez, madame !
Frémissez, car ce conte, ici, se cbange en drame.
Ma plume, en ce moment, bésite à retracer
Le simple et froid récit d'aussi pénibles cboses...
Hélas! ô ma lectrice, ôtez vos babits roses!
O ma lectrice, bêlas 1 vos beaux yeux vont pleurer!...
— Les amis de Stello, qui voyaient la comtesse,
106 RUSINE ET ROSETTE
N'avaient g^arde — on s'en doute bien — de lui cacher
Ni comment il vivait, ni combien sa maltresse
Lui ressemblait. C'était, dit -on, à s'y tromper
Jusques à les confondre et dire :Les deux Roses.
A force d'en parler on fit tant et si bien
Que le hasard, habile en ces sortes de choses,
Les fit se rencontrer au Théâtre Italien.
Sphynx ! entre les sphynx, impossible à comprendre!
En retrouvant celui qu'elle avait désolé,
Assis en face d'elle auprès d'une autre femme,
En le voyant heureux, et le sachant aimé,
Rosine, dans son cœur, sentit comme une lame
ROSINE ET ROSETTE 107
Dont le contact mortel, en parcourant son âme,
Lui fit comprendre alors que lui s'était vengé.
— Et celle dont la bouche avait été muette,
Celle qui, froidement, avait brisé ce cœur
Et s'était fait fait un jeu d'une atroce douleur,
Ressentit à son tour cette fièvre inquiète
Dont il avait souffert — et se prit à l'aimer.
IX
Le bal étourdissant...
YiCToa Hugo.
Uu amour vous suffit! Moi, le mien se promène
De l'esclave de Smyrne à la noble Romaine,
Et de la couKisane il remonte aux beautés
Que votre bal promet à mes yeux enchantés.
Casimik Dblavione.
IX
(Jue faire au bal masqué sinon que d'y flâner,
Quand on est amoureux et qu'on sait que sa mie
Ne s'y doit point trouver ? — Lecteur, je vous supplie,
Lorsqu'on la sait chez elle et qu'on y doit aller,
Que faire en attendant sinon que d'y flâner?
112 ROSINE ET ROSETTE
Stello pensait ainsi. — Rêvant à sa maîtresse
El contraint d'être au bal, il flânait de son mieux.
Par-ci par-là mettant un nom sur une tresse
Et s'amusait de voir passer devant ses yeux
Ce cortège dansant et d'écouter sans cesse
Le gai bourdonnement de cet essaim joyeux.
il restait donc perdu dans cette rêverie
Où ce flot pailleté de rire et de folie,
De soie et de velours l'enfonçait pas à pas;
Suivant ce rêve ami sans en chercher la cause.
Lorsqu'il en fut tiré par un domino rose
Qui, prononçant son nom et lui prenant le bras.
L'entraîna dans le bal en lui parlant tout bas,..
ROSINE ET ROSETTK tIS
A l'azur de ses yeux pleins d'ombre et de tendresse
Stello croyait avoir reconnu sa maîtresse.
11 était bien un peu surpris de la voir là,
A cette heure, tandis qu'il la croyait chez elle;
Peut-être aussi... vexé qu'on le crût infidèle;
Mais quel mal un amant peut-il voira cela?
Il est vrai que Rosette était peu coutumière
Du fait; mais une nuit, mauvaise conseillère,
Avait pu lui souffler au cœur quelque soupçon.
— Donc, à n'en pas douter, c'était elle. — La chose,
Au reste, était d'autant plus probable que Rose
Connaissait quelque peu le maître de maison
114 BOSI^E ET ROSETTE
A propos de cela» madame, il faut vous dire
— Ce qui fût fait déjà, si je savais écrire —
Qu'entre ces deux beautés, dont il est tant question,
La seule différence apparente et tranchée
Était un signe noir gros comme un grain de plomb
Dont Rosette portait la main gauche marquée. —
Or donc, il arriva ce que vous prévoyez :
Qu'un gant trompa Stello; qu'à force de tendresse,
De ruse féminine et de regards noyés,
De désir et d'amour, cette autre enchanteresse
Eut raison du jeune homme... et qu'il était trop tard.
ROSINE ET ROSETTE 115
ËQ un mot, quand Stello reconnut la comtesse...
— En yain eùt-il voulu maudire le hasard:
Sa bouche ne pouvait mentir à sa pensée ;
Tout son amour passé lui refluait au cœur,
Envahissant soudain sa poitrine opressée
Sans qu'il en pût maudire ou dominer Tardeur.
— chaste amante! et toi, pauvre Rose endormie,
Hélas ! dans cet instant où se jouait ta vie.
Pendant que ton Stello mourait entre des bras
Qui n'étaient pas les tiens, tu ne t'éveillas pas I...
— L'une ou l'autre?
— L'une et l'autre...
Comédie italienne.
7.
V oilà notre amoureux avecque deux maltresses
Pareilles en tous points; avec autant d'amour
Les aimant toutes deux et croyant sans détour
Rester loyal tout en partageant ses caresses.
Vainement chercliait-ii à se persuader
Qu'il ne devait point vivre en cette double ivresse ;
Lui-même il condamnait sa coupable faiblesse
120 ROSINE ET ROSETTE
Et ne pouvait pourtant se résoudre à quitter
L'une ou l'autre des deux et, rien que d'y songer,
11 était pris soudain d'une telle tristesse
Qu'il se sentait pâlir et le cœur lui manquer.
Aux genoux de Rosine il se Jurait dans l'âme
Que son cœur, malgré lui, n'aimait que cette femme
Et faisait le serment — pauvres serments d'amours! —
De ne plus voir jamais Rosette de ses jours...
Mais quand, la nuit venue, il revoyait Rosette,
Honteux et repentant, il s'avouait tout bas
Qu'elle seule régnait sur son âme inquiète
Et, sincère toujours, lui jurait sur sa tète
Qu'il n'avait de sa vie, aimé que dans ses bras.
wà
ROSI>'E ET BOSETTE 121
Quoi qu'il en soit, flottant de l'une à l'autre amie,
Notre amoureux menait une assez douce vie
Et se trouvait si bien dans ce tendre embarras
Que, soit pour conserver sa chère inquiétude,
Soit par oubli, faiblesse ou par incertitude,
Soit pour toute autre chose, il ne s'en sortait pas.
XI
Boire le reste amer de ces parfums aigris...
ViCTOE Hugo
Oui, j'aime I et de l'amour j'ai toutes les fureurs.
J. Racirb.
... E caddi corne corpo mortocade.
Dahtb.
XI
(Ju'a-t-elle donc, Rosette? — Une vague tristesse
Comme un pressentiment à travers son bonheur,
Vient noyer son regard et donne à sa tendresse
Je ne sais quel accent de furtive langueur.
— Tu souffres... Par moments ta voix entrecoupée
Trahit le battement de ton cœur inquiet.
126 BOBINE ET ROSETTE
Ton front moite est brûlant — et ton sommeil distrait
Soulève à chaque instant ta poitrine oppressée.
Pourquoi f éveilles- tu soudain» les yeux en pleurs?
Qu'as-tu donc à pleurer? Pourquoi ton beau sourire
Ëst-il d'une tristesse impossible à décrire ?
Quel est-il donc, enfant, ce mal dont tu te meurs ?
— Il t'aime, lui, pourtant; et ton âme est ravie
Au seul bruit de ses pas. Son amour est ta vie;
11 t'a dit ce matin qu'il ne vit que pour toi....
Déjà dans ton amour as-tu perdu ta foi?...
— Pleure donc, pauvre fille, et soulage ton âme !
J^aisse-la déborder, cette amère douleur
Si grande qu'elle n'a d'égal que ton malheur!
ROSINE ET ROSETTE 127
Elle te Tient du jour 0(1 tu vis cette femme.
Cette comtesse, il l'aime — et ton cœur te l'a dit;
Et tes yeux ont compris, à son mortel silence,
Le secret de sa vie; et cette ressemblance
T'a fait connaître aussi le mal gui te poursuit...
... Mais Rosine, elle aussi, souffrait d'un mal étrange
Et, malgré ses serments, en femme qu'elle était.
Devinait par instinct que Stello la trompait.
Elle eût voulu pouvoir, eu se donnant lechange,
Calmer sa jalousie et croire en son amant;
Mais lorsque ce serpent, s' enroulant dans notre âme,
Nous laisse au cœur son dard aigu comme une lame :
128 ROSINE ET ROSETTE
Rien n'en peut arracher l'aiguillon déchirant.
— Un soir elle insista pour qu'il vint ayec elle
Entendre, aux Italiens, le Don Juan de Mozart.
Le jeune homme accepta, souriant du hasard,
En comparant la pièce à la scène réelle
Qu'il jouait chaque jour, et ne soupçonnait pas
Que son festin de Pierre, à lui, fût aussi proche.
Et qu'il courait, riant de sa propre débauche,
Vers un sort plus affreux que son propre trépas...
Comme ils venaient d'entrer tous deux dans la baignoire.
ROSINE ET ROSETTE 129
Un frôlement pareil à celui de la moire
Fit retourner Stello vers la loge à côté.
— Un sanglot en sortit alors, faible, étouffé,
Qui le fit tressaillir des pieds jusqu'à laptéte...
Il ne put prononcer que le nom de Rosette ;
Et se levant, plus pâle et plus froid que la mort,
Il counit à sa loge et, d'une main tremblante,
Relevant doucement sa maltresse mourante,
La prit — et, comme un pâtre emporte un agneau mort,
S'enfuit en emportant son douloureux trésor.
XII
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tareutine !
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
André Chénier,
...Et que doucement on la pose
Sur sou lit, tombeau blanc et doux,
Où le poète, à la nuit close,
Viendra prier à deux genoux.
Théophile Gautier.
Amor che a null' amato amar perdona.
DATfTE.
XII
J /éjà la lampe d'or au plafond suspendue
Pâlit, de ses rayons, l'indécise clarté.
La pendule sonore a par deux fois tinté.
Blanche et silencieuse ainsi qu'une statue,
8
34 ROSINE ET ROSETTE
N'est-ce pas, sur ce lit, une enfant étendue
Qui s'endort dans sa fleur ou meurt dans sa beauté?
C'est Rosette. — Jamais ce beau corps qui sommeille
N'a, d'un plus pur contour, dessiné sa blancheur.
Ses yeux ont oublié leurs larmes de la veille ;
Son sourire traiiit le rêve de son cœur...
Pourtant, à son chevet, son amant qui la veille
Semble chercher un souffle à travers sa pâleur.
11 écoute. — On dirait parfois qu'elle soupire
Comme un enfant qui dort après avoir pleuré;
Sa lèvre pâlissante, à son rêve adoré,
ROSINE ET ROSETTE 135
Semble vouloir s'ouvrir pour conter son martyre;
D'autres fois, au contraire, il croit voir un sourire
Éclairer en passant son front décoloré...
Mais non... c'était un songe... — elle n'a pas bougé.
Son front est resté pâle, et sa lèvre entr'ouverte
Sous les rayons mourants n'a même pas tremblé.
Rien! — Pas même un soupir dans la chambre déserte I...
O sombre et lente nuit ! funèbre clarté !
Rien! — Rien que le silence et l'immobilité !...
N'osant plus l'appeler, il prend sa main inerte
Cette main est glacée et retombe aussitôt...
136 ROSINE ET ROSETTE
— Alors, sans qu'une larme à ses yeux soit montée.
Il pousse un long cri sourd d'une voix étouffée
Et, sur ce même lit où Rosette est couchée,
— Une dernière fois — sans prononcer un mot,
Serrant entre ses bras cette fille adorée,
Dans un dernier baiser jette un dernier sanglot...
— Déjà de ce beau corps l'âme était envolée;
Il ne pressa sur lui qu'une ombre inanimée...
Sa main fut sans étreinte et sa voix sans écho. —
Lors, prenant dans ses bras sa maltresse expirée,
Comme elle avait tenu sa main gauche fermée,
In papier, (|u'il n'avait pas encore aperçu,
ROSINE ET H03ETTE 137
£n tomba tout froissé. L'ouvrant alors, il lut
Le billet que voici, de la main de Rosine :
« Ce soir, aux Italiens. La chanteuse est divine.
« Nouveau duo d'amour; qui viendra l'entendra,
« La seconde baignoire est à gauche; — c'est là. »
Alors il comprit tout; et sa tête penchée
Demeura jusqu'au jour dans ses deux mains cachée. .
— Sa mère, le matin, ne l'eût pas reconnu...
-^ 11 est parti depuis et nul ne Fa revu.
... Rosine aime le monde et le cherche sans cesse ;
Elle souffre dit-on d'une étrange tristesse
8.
t38 R08IMS ET ROSBTTE
Et cherche dans le bruit un oubli mensonger...
— Qui de nous, ici-bas, peut sonder son mystère ?<
Quand le vent du destin a passé sur la terre,
Nul n'a compté les fleurs qu'il en put arracher.
TABLE
A madame George Sand. — Dédicace page 5
Rosine et Rosette « 7
11,647 — Abbevllle, Imp. R. Housse.
12,647 — ALLeTÎlle, imp. R. Housse
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